Son regard s’accrocha à la pendule. Midi. Dans une heure ce serait la fin. Sa dernière heure. Il ne se sentait pas plus terrifié qu’impatient. Pas qu’il attendait cette heure, mais ne voulait pas non plus la reculer. Juste la dernière. Cela lui allait très bien, une heure. Soixante minutes, trois mille six cent secondes, pour lui, à lui. Il la possédait cette heure, comme jamais rien auparavant n’avait pu lui appartenir. Caressant des yeux les barreaux, les uns après les autres, les murs gris, le néon au plafond, la banquette au mur, le sol, la chaise en plastique, la couverture, un dernier aperçu de ces dernières années. Sa façon de dire adieu à cet endroit, il n’y était pas attaché, il n’avait jamais été attaché à rien, pas même à ce chien, un bâtard trouvé sur la route, et qu’il l’avait suivit pendant plus de six années. Il avait cru qu’il lui manquerait, mais comme lui, ce clébard n’avait pas d’attaches, peut être avait-il simplement trouvé son égal humain. Quand on était venu le chercher, le clebs avait échangé un dernier regard avec lui, puis s’en était allé. Il avait compris, pas de grandes effusions, c’était tellement mieux ainsi. Ils avaient voyagé pendant un moment ensemble, et s’étaient séparés, comme deux bons amis qui n’ont besoin de rien d’autre. Il ne lui avait même pas donné de nom, c’était simplement le chien qui avait un jour croisé sa route.
Et cette dernière femme qu’il avait prise. Une vielle prostituée, qui avait un goût d’usé, pas désagréable, pas dérangeant. Elle n’était plus belle, mais sa voix rocailleuse, enrouée, abîmée par la vie, avait eu sur lui un effet envoûtant. Comme son regard terne, ses paupières trop maquillées, ses lèvres gercées. Ces doigt jaunis par le tabac et son ongles sales qui avaient raclés sans ménagement son dos, lui avait fait plus d’effet qu’aurait eu des cuisses d’albâtre sur d’autres hommes. Il l’avait aimé le temps de la pénétration, quand il la pilonnait de puissants coups de reins, et qu’il sentait son souffle humide et imbibé d’alcool contre sa nuque. Elle avait refusé son argent, disant qu’elle offrait la partie aux condamnés. Il ne lui avait pas dit, mais cette vielle qui avait dû voir défiler routiers, voyous, et gangsters des bacs à sable avait la connaissance de l’âme humaine commune aux personnes de sa race.
Sortant un paquet souple de Marlboro de sa poche, l’envie d’une cigarette lui piquait doucement et délicieusement le palet. Lorsque notre corps réclame ce qu’il sait qu’il va posséder dans peu de temps. Ce frisson, entre impatience et plaisir, qui parcourt doucement la colonne vertébrale. Humectant le filtre de ses lèvres, il prit en main le petit briquet bleu, appréciant la première bouffée. Quand la chaleur de l’effluve du tabac s’écrase contre la langue et les dents. A cet instant, alors que la fumée franchissait à nouveau la barrière de sa bouche, il l’aurait aimé savoir faire des ronds. L’idée lui traversait seulement maintenant l’esprit, sur cette dernière cigarette. Peut être que fumer lui manquerait, ce petit plaisir interdit et destructeur. Il écrasa la cigarette finie sur le sol.
S’allongeant sur le dos, les mains derrière le crâne, il se disait qu’une petite sieste serait bien. Ce serait des plus idiots de ne pas être en forme pour sa propre mort. Mort par poison, il était presque temps. La peine capitale avait été prononcée contre lui, il y a cinq ans. Cinq années de les couloirs de la mort, il en avait vu défiler des comme lui, quelques uns… Jeff, passa dans le couloir. Il l’aimait bien Jeff, un des gardiens, de temps en temps il discutait avec lui, il n’essayait pas de le faire se sentir mieux ou au contraire moins bien. Il était juste là parfois. Mais aujourd’hui, il était plus occupé à préparer la salle qui verrait sa mort. C’était mieux ainsi, il n’avait pas envie de parler. Certains dirait qui faut laisser les gens de son espèce face à leur conscience, leur remords, leur culpabilité, lui pensait simplement qu’il voulait être seul avec son temps. Un face à face avec sa dernière heure.
Il avait du s’endormir car Jeff lui secoua l’épaule. En silence il se leva. Aucun des prisonniers ne souffla mots quand il passa. Il arriva dans la salle, on le sangla au siège, on lui piqua le bras. Et on le laissa. Il avait fait cette requête il y a quelques jours. Mourir seul, pas par fierté, ou par peur, juste pour apprécier pleinement la sensation de faiblesse qui court en soi, fermer les yeux, ne plus penser, ressentir une dernière fraction de seconde. Il s’était toujours demandé qu’elle serait la dernière pensée qu’il aurait. La réponse lui vint comme un éclair :
« Merde, j’ai envie de pisser ! »
Il n’avait pas fallu beaucoup de temps à Juliette pour regagner le centre ville. Elle avait l’habitude de ce trajet, bus plus métro, que certains auraient trouvé ennuyeux et long. Mais pas elle, au contraire, cela lui donnait le temps d’observer les autres voyageurs, elle prenait plaisir à leur inventer des vies. Par exemple le jeune homme en face d’elle était peintre et avait du quitter le domicile familiale car son père avait fortement désapprouvé ce choix de vie ; ou bien encore, la vieille sur la droite qui regardait d’un air morne la ville qui défilait sous leurs yeux, avait passé la majeur partie de sa vie dans la Russie profonde pour des recherches importantes, et avait bien du mal à se réhabituer à la frénésie de la cité.
S’occupant ainsi, les trajets n’étaient jamais assez long pour Juliette. Elle avait rendez-vous avec sa cousine, Sarah, pour aller au cinéma. Il y avait une rétrospective sur Hitchcock , aujourd’hui Pas de Printemps pour Marnie . Elles avaient beau l’avoir toutes deux vues des dizaines de fois, l’idée de le voir sur grand écran les enchantaient, et puis qui pourrait se lasser d’admirer Sean Connery ?
Sarah l’attendait à la sortie du métro, comme d’habitude, un peu plus grande qu’elle avec ces yeux noisettes et ses cheveux bouclés, Sarah paraissait plus âgée, mais elle était sa cadette de quelques mois.
« Alors Ju, ce trajet ? » Ce petit surnom qu’elle seule avait le droit d’utiliser datait de leur petite enfance, quand Juliette était trop dur à prononcer. « Et bien aujourd’hui, il y avait ce peintre, le pauvre il a encore un peu de mal à vendre ces toiles, mais il percera un jour, il est bon ! et puis cette fille, elle est éperdument amoureuse de son voisin et lui écrit des lettres sans jamais oser lui donner ! »
C’était une sorte de rituel entre elle, Sarah aimait l’imagination de sa cousine, elle se plaisait à croire qu’elle avait raison, que, quelque part, une fille était assez romantique pour écrire des mots enflammés et un tant soit peu désespérés à un inconnu. Cela rendait, aux yeux de Sarah, cette foule anonyme plus humaine.
Ce fut discutant de la Russie profonde que les deux jeunes femmes se rendirent au cinéma. Et puis peut-être après pourraient-elles aller manger un bout dans cette brasserie qu’elles affectionnaient tant, ou le plat du jour ne dépassait pas sept euros ? Comme c’était à prévoir il n’y avait pas de queue devant la salle. Sarah avait l’habitude de se plaindre de la stupidité de la ‘masse’ qui se ruait sur le dernier Brad Pitt et délaissait les films d’auteurs qui faisaient l’affiche des salles arts et essais. Et Juliette l’écoutait obligeamment, souriant à la véracité que mettait sa chère cousine dans ses propos.
« Franchement, ça me dépasse ! Hitchcock, tu te rends compte, mais non personne ! Que certaines personnes puissent ignorer le nom même de Kurosawa, je veux bien essayer de comprendre…et encore ! mais là on parle d’un des grands maître du cinéma !!! » Sarah était une passionnée de film japonais, elle venait de s’offrir il y à peu la filmographie complète de Kurosawa, alors forcément. Elles étaient les première dans la salle, peut être même seraient-elles les seules, cela ne les dérangeraient pas.
« Au fait, je ne t’ai pas dit, j’ai envoyé mon manuscrit à des maisons d’édition ! » Juliette avait toujours aimé écrire, et ce livre, sur lequel elle avait passé plus de deux ans, à le travailler, l’abandonner, le reprendre, le réécrire complètement, enfin, elle avait eu le courage de l’envoyer. « Oh, mon dieu, ma cousine va être publier !!!! ma cousine va être publier ! » Sarah avait toujours soutenu sans relâche son ainée, parfois la bousculant, des fois la félicitant, mais toujours en sorte qu’elle continue. « Attends, ne t’emballe pas, je l’ai juste envoyé, maintenant ils peuvent aussi me remercier gentiment et me dire de repasser plus tard… » Sarah haussa un sourcil et reprit la parole : « Et bien dans ce cas, moi j’irais leur dire ma façon de penser ! Toi, la future grande écrivain, tu plaisantes !!! » Juliette se contenta de sourire, elle n’allait pas la contredire car même si elle n’était pas la grande écrivain du siècle, la fausse modestie était chose que Sarah souffrait difficilement. Et puis, c’était appréciable de savoir sa cousine de son côté.
Dans la salle les lumières se tamisèrent jusqu’à s’éteindre complètement, finalement ils étaient une vingtaine, ce qui, sois dit en passant, n’était pas assez au goût de la cadette des deux jeunes femmes. Hitchcock. Un grand maître du cinéma, lui et ses actrices. Toujours blondes, les ‘ beautés froides et ravageuses’ étaient le surnom que les deux amies leur avaient attribuées. Dans ce film, il s’agissait de Tippy Heddren.
Une des scènes que Juliette préférait dans ce film, était celle de la fin, quand la confrontation avec la mère apporte toutes les réponses ; quand enfin Marnie se voit libérer de son mal-être. Et puis ce qui était des plus appréciable c’est que rien n’était laisser au hasard, pas même cette névrose, que tous les psychologues pourraient confirmer.
La salle s’éveilla doucement, et les deux jeunes filles purent quitter le cinéma. Finalement il fut décider que le repas dans la petite brasserie serait reporter à un autre jour, se quittant devant la bouche de métro elles convinrent de se revoir bientôt pour une de leur séances ‘critiques’, à savoir, allumer la télé, mettre le une et critiquer : passe temps adorer des deux !
Mais jamais cette soirée n’eut lieu, pas plus que le repas dans la brasserie, Sarah fut renversé par une voiture en rentrant chez elle et décéda à l’hôpital.
Juliette ne lui dira jamais qu’elle sera publiée, mais elle continuera à écrire, à imaginer des vies, à prendre le métro et le bus, à regarder les films de Hitchcock et de Kurosawa, à manger à la brasserie, à critiquer TF1, parce que Sarah ne l’aurait pas voulu autrement, sûrement, peut être…
Mais surtout parce que Juliette c’est la fille en face de moi dans le train !